Écoute, petit homme !

Tu as gagné petit homme. La nouvelle ère qui s’est levée, c’est la tienne : l’ère du petit homme, l’homme commun, l’homme standardisé, l’homme sans gravité. Tu envahis les espaces et tu tiens les rênes du pouvoir. Notre avenir au pays et celui de nos enfants dépendent donc de toi, petit homme. Tu n’as pas seulement gagné. Ton mal se propage partout, à tous les échelons. L’esprit de petitesse est contagieux. Il corrompt, pourrit, divise, creuse, attaque, insulte, menace, fragmente, désagrège, moralise, falsifie le réel, trace des lignes rouges, rétribue la médiocrité et fabrique la haine. Tu es partout petit homme, dans les administrations, dans les institutions, dans les médias, dans les rues et les places publiques et à l’intérieur des maisons. Tu es partout. Avec un Napoléon minuscule qui habite dans un coin de ta tête d’oiseaux, tu égratignes tout, dans le noir, là où règnent l’impunité et l’ignorance. Le pays n’est pour toi qu’un butin à partager.


Tu es l’héritier d’un système horrible, petit homme. Clientélisme, favoritisme, copinage, népotisme, passe-droits, piston, etc. Un système indigne qui avilit l’être humain depuis des lustres. Tu t’en remets à tes chefs pour t’asservir. Mais tu ne dis rien. Tu leur confies le pouvoir de parler en ton nom. Et tu t’aperçois toujours trop tard qu’une fois de plus on t’a trompé. Tu vas voter, petit homme, et je vais te dire comment tu vas voter, en masse, pour ceux qui te donnent la liberté de ramper, de t’aplatir, et surtout d’applaudir leurs exploits et de les aduler. Pour ceux qui te donnent la liberté de choisir un avenir d’esclave, dénaturent ton histoire et effacent ton passé.


Tes maîtres ne te disent pas ce que tu es réellement. Ils te gonflent et te donnent des titres qui ne servent à rien pour que tu continues à servir leurs intérêts. Ils t’interdisent de vivre et de mourir en paix. Je vais te dire ce que tu es, petit homme : impuissant, irascible, inconséquent et irrationnel. Tu as perdu le sens de ce qu’il y a de meilleur en toi. Tu l’as étranglé. Tu es petit et tu veux rester petit. C’est dans la petitesse que tu trouves toute ta mesure.


Tu veux savoir pourquoi je sais tout cela. Je vais te le dire. J’ai vécu avec toi, tu as vécu en moi, j’ai compris en toi qui j’étais. Je t’ai vu comment tu te comportes à l’étranger et comment tu te transformes en revenant au pays. Je t’ai vu sans et avec le pouvoir, derrière et devant les caméras.

Tu es un migrant, n’oublie pas petit homme, émigrer c’est ton rêve, tu es un poisson volant. Comme les poissons, tu n’as pas de mémoire, mais tu voles quand même. Tu as volé ton pays, petit homme, même quand tu es devenu grand, tu es resté un grand petit homme. Et tu continues de voler. C’est un système organisé de spoliation des ressources : « je n’y peux rien », me dis-tu. Et tu ne fais rien. Tu ne dis rien. Cela t’arrange. Car les autres petits hommes sont trop occupés à peupler les cimetières, les portes de départ des aéroports et la fonction publique.


Un grand petit homme, comme toi, on le connaît, parce qu’il fait partie des gens qui ne savent pas partir. Il a trop joué à la carpette, il s’est trop aplati, qu’il a la certitude de faire partie du décor. On lui dit : « un mandat pour rien, c’est bon, deux mandats pour rien, ça passe, trois mandats pour rien, ça suffit, mais au-delà on n’est plus en démocratie, ni d’ailleurs dans un pays. Limite, on se demande si c’est pas lui qui nous a élus et non l’inverse.


Mais tu n’es pas seulement petit, petit homme ! Je sais que tu connais de “grands moments”, des moments de dépassement. Tu es capable de te plaindre, avec réserve, de manifester, avec réserve, de rouspéter, avec réserves. Mais tu n’as pas l’énergie de t’élever sans arrêt, de monter toujours plus haut. Tu as peur de persévérer, tu as peur de la hauteur et de la profondeur. Tu préfères rester à la surface où le fait de penser par soi-même est un luxe.


(À suivre)

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